L’amour du travail bien fait
1. GENERIQUE. ECRAN NOIR
YASSINE (Off)
À ce moment-là, quand tu leur dis ça, tu dois être déprimé, tu vois ? Tu fais le déprimé comme si t’allais te suicider. Tu vois ?
On entend pouffer.
YASSINE (Off. Agacé)
C’est bon les gars, laissez-le se concentrer, putain. Vas-y t’es chaud ou quoi ?
MOUNIR (Off)
Ouais. C’est bon. Je vois.
2. Ext/Jour: COUR D’IMMEUBLE
Quatre jeunes d’une vingtaine d’années occupent une petite cour insalubre. Les murs sont délabrés. Ils sont habillés style banlieusard. Yassine est un jeune homme corpulent. Il porte en bandoulière une caméra mini DV. Face à lui, Mounir tient un texte entre les mains. Un peu en retrait, Smail et Mohamed observent la scène.
YASSINE
Bon, c’est bon ?! Tu te sens chaud, là ?
Mounir acquiesce de la tête puis porte le texte à ses yeux avec entrain.
MOUNIR J’étais au restau…rant a…avec l’autre, elle qui…elle quitte la table poh…pour….
La lecture de Mounir est hachée. Mohamed et Smail rigolent. Mounir s’arrête.
YASSINE Continue, mec… Fais pas attention à eux.
Mounir dévisage Mohamed et Smail, puis reprend le texte.
MOUNIR
Pour aller aux toi…lettes et son té-lé-phone… son téléphone…… se met à…… sonner. Donc je…je co-mmence à le fou-i-ller… fouiller
Un ange passe.
YASSINE
Bon ok… C’est bien … C’est bien … Bon maintenant on va essayer de la jouer, ok ?
MOUNIR
Pourquoi ? On la jouait pas, là ?
Entretien avec Gilles Taurand : « Le meilleur pour la fin »
Le soleil est là, mais pour certains Valence est bien loin. Histoire de prolonger le plaisir du festival, voici un entretien réalisé avec le scénariste Gilles Taurand, Président du Jury de la Création, c’est-à-dire en quelque sorte Dieu comme il en plaisante lui-même.
Comment avez-vous abordé le rôle de Président du Jury de la Création ? Et comment s’est déroulé le dialogue avec les étudiants qui composaient ce jury ?
J’étais ravi, au-delà de mes fonctions de président, d’avoir à faire à un jury composé de jeunes étudiants de cinéma, ayant vocation à devenir scénariste ou producteur pour certains, peut-être réalisateur pour d’autres. La fonction d’un président, c’est d’abord d’écouter, de permettre à chacun de donner librement son avis, de ne pas avoir peur d’être enthousiaste…ou très critique !
Dans l’ensemble la délibération a été rapide et efficace. On est tombé d’accord sur l’essentiel.
« Faire du cinéma comme un saltimbanque » : rencontre avec Djinn Carrénard
Une apparence juvénile, un T-shirt à l’effigie de son film, Donoma, et de son style, « guérilla », une voix un peu nasillarde, l’air vif, la rencontre avec Djinn Carrénard est la perspective d’un bon moment en soi. Sa générosité envers les aspirants scénaristes que nous sommes en cette matinée ensoleillée sur Valence ne fait qu’ajouter à notre plaisir de l’interviewer.
Déjà, nous avons tous été bluffés par son film, Donoma, dont la réputation qui le précédait avant que nous le découvrions aurait pu nous donner l’envie, impulsion grincheuse, de partir suspicieux ; on ne peut que se laisser gagner, quasiment dès le premier plan, dès la première parole, par la fraîcheur qui se dégage de ce (un peu trop?) long-métrage, connu pour être le moins cher de l’histoire puisqu’il n’aurait coûté que 150 euros, comptant sur le collectif et la polyvalence de l’équipe pour sa réalisation.
Djinn Carrénard parle un peu comme son film se déroule, il y a des longueurs, des retours en arrière, des moments de grâce, un côté éclaté, mosaïque, dense et léger, obsessionnel, comme cet amour qui est le sien pour les « structures et les schémas familiaux » et auquel il consacrera 30 minutes dans cet entretien, et qu’on l’entendra théoriser chaque jour de ce festival situé dans une petite ville – invitation aux rencontres pluri-quotidiennes- au bar d’un hôtel à quatre heures du matin ou à la terrasse d’un café à 17h.
Il faut dire que c’est une théorie plutôt payante, celle des « structures et schémas familiaux » si l’on en croit la qualité de Donoma. Ce que Djinn désigne par là, c’est la construction préalable qu’il opère minutieusement pour chaque personnage. Bien plus importante que le scénario, qui pour Donoma ne fait par exemple que 80 pages (pour un film de 2h30!), cette construction conditionne les personnages et la manière de jouer des comédiens. Il s’agit de leur attribuer une situation familiale rigoureusement établie et qui conditionnerait, à la manière de la notion de destin chère à la tragédie antique, leurs êtres, leurs réactions, leurs devenirs. Djinn est fasciné par l’établissement presque scientifique de ces schémas. Quand il rencontre quelqu’un, l’une des premières choses qui l’intéresse c’est d’ailleurs d’où il vient en terme familiaux. On est pas la même personne si on a des parents divorcés, deux grands frères, une sœur, si on est le dernier d’une fratrie ou l’aîné. Il est d’ailleurs très émouvant d’entendre Djinn parler des personnages de son film en ces termes (« alors la prof d’espagnol, en fait elle est la dernière d’une famille de cinq filles… »), comme s’il les connaissait intimement. Cette pratique porte d’ailleurs ses fruits : seul bagage qu’il donne aux comédiens – ils font tous partie d’une association d’improvisation – leur jeu n’en est que plus juste, plus vrai, plus fort, on sent la chair de ces personnages, dont la psychologie n’affleure paradoxalement que rarement, donnant plus de place à la façon de parler et de vivre l’instant, leur conférant une ressemblance troublante avec les personnages réels de notre quotidien.
Ne pas pré-écrire les dialogues des comédiens, favoriser leur improvisation, les guider dans leur interprétation par une direction d’acteur à valeur pédagogique (Djinn évoque le cas de l’acteur jouant l’ancien détenu devenu mystique, qui ne pouvait s’empêcher de sourire pendant sa scène parce qu’il trouvait son personnage de cul béni ridicule : le réalisateur lui propose alors d’investir ce sourire d’une autre manière, de le transformer en ironie douce face à la jeune fille qui lui déclare avoir reçu des stigmates), c’est donner au cinéma toute sa dimension d’expérimentation. A la manière d’un Abdellatif Kechiche, le grand réalisateur du réalisme romanesque à la française, Djinn Carrénard donne à la scène valeur d’unité, moment qui peut s’étirer à l’envie pour laisser la place au bonheur du jeu, sublimant sa puissance, provoquant le rire et l’émotion en toute occasion. Mention spéciale à cette scène extraordinaire lors de laquelle la prof d’espagnol venant de coucher avec son élève qui s’en est vanté auprès de ses camarades, lâche un rap en espagnol assassin et fier.
Il y a quelque chose du théâtre dans cette manière d’écrire et de faire vivre la scène en instantané. Djinn a d’ailleurs été très marqué par les méthodes du festival off d’Avignon, dont il s’est inspiré pour la promotion de son film : on présente l’évènement à la criée, on rameute le public avec l’énergie propre aux troupes, on part en tournée pour tourner, en somme, « on fait du cinéma comme si on était des saltimbanques ». Là est peut-être le sens le plus juste de ce cinéma auto-proclamé « guérilla », cette façon de faire et cette façon de s’imposer dans un univers malgré tout fermé qu’est le cinéma. On saisi, à la sauvage, une place par trop longtemps laissée vide de tout investissement par la fiction, et on impose un style nouveau, celui qui donne sa place aux mots, au rythme, au flow.
Djinn Carrénard a fini de parler, on en ressort forcément un peu secoués, avec l’envie d’écrire plus que jamais. Mais une envie pleine de vie, les mots en bandoulière et la hâte que des comédiens les habitent et qu’une caméra nerveuse leur tourne autour.
Elena Hassan, Hugo Nathan et Raphaëlle Richet
En voiture avec Monsieur Carton…
Le Comptoir était mobile, exposé à tous les dangers sur les routes de Valence.
Et parce qu’un carton, c’est si vite arrivé…
Pour la dernière soirée du Festival, nous avons été transportés au Nautic, à quelques kilomètres du centre de Valence, dans des minibus prévus à cet effet.
C’est donc sur les routes que nous avons fait la connaissance des biens sympathiques Michaël Bolufer et Fabien Daphy, auteurs animation, qui ont participé pendant trois jours au Workshop Destins animés, armés de leur projet : « Les cartons de M. Carton ».
Rencontre avec la scénariste Baya Kasmi
Baya Kasmi, la joviale scénariste du fameux Le Nom des gens, qui a aussi travaillé pour la télévision, s’est prêtée, pour notre grand plaisir, au jeu de l’interview. Et, cette fois, ça s’est terminé autour un bon petit verre sous la chaleureuse tente du spin off. La prochaine fois, on poussera le vice jusqu’à écluser un tonneau sous la tonnelle…
D’où est né le désir d’être scénariste?
J’ai commencé par l’envie d’écrire, autant intéressé par la littérature et le scénario. A l’adolescence, je suis devenue de plus en plus obsessionnelle du cinéma. Mais j’ai commencé par faire du droit avant de tenter l’ESAV. J’ai été bénévole à un festival toulousain, Séquence court métrage, j’ai rencontré des personnes, j’ai vu énormément de courts métrages. Là, je me suis décidé à partir à Paris.
Et comment as-tu fait ?
J’ai envoyé des CV, j’ai commencé comme standardiste à Canal, en Juin 2000. J’avais pas de maison, rien. Les six premiers mois, j’ai beaucoup galéré sans logement. J’ai fait un tas de boites de prod, j’ai été assistante chez Mandarin production, j’étais absolument incompétente. Je pense que ces gens là m’ont détestée. Le soir, il m’arrivait dormir au bureau. J’avais pas d’appart alors le matin je faisais semblant d’arriver plus tôt, mais en fait j’avais passé la nuit sur place !
Ça va faire drôle…
Jean-Daniel Desroches, vainqueur du prix du grand jury du marathon d’écriture cette année, l’avait bien prédit : Ça va faire drôle.
Ça va faire drôle de prendre le métro.
Ça va faire drôle de ne plus croiser personne que l’on connaît en traversant le trottoir.
Ça va faire drôle de ne plus trouver de fromage de chèvre à 1€ les 4.
Ça va faire drôle de ne plus se donner rendez-vous sous une tente.
Ça va vraiment faire drôle de perdre l’habitude de l’open bar.
Ça va faire drôle de lire ce blog.
Ça va faire drôle de quitter le scénario pour le monde réel.
Ça va pas faire rire de retourner en stage.
Goodbye Valence… C’était bien drôle, ce festival.
Clémence.
Ne jamais signer un contrat sur un coin de table, sans le relire.
Ça paraît évident, évidemment.
Pourtant, chaque année, le nombre de victimes augmente.
Conseils et stratégie préventive pour arrêter de se faire carotter en négociant son premier contrat, avec Guillaume Jobé-Duval, juriste à la SACD :
Rencontre avec Vincent Poymiro
On présente souvent Vincent Poymiro comme un des scénaristes d’ « Ainsi soient-ils », pourtant son parcours est beaucoup plus divers, en témoigne ci-dessous « L’attaque du camion de glaces » son premier moyen métrage. Mais rassurez-vous au delà de ses premiers pas, Vincent parle aussi de la diffusion des prochaines saisons d’ « Ainsi soient-ils ».
Le Parrain
Rencontre avec Vincent Poymiro, scénariste entre autres de la série « Ainsi soient-ils » et parrain de deux marathoniens.
Accord pas trop parfait.
16h15 – Au Lux – Fin du jeu de piste.
On y projette le court-métrage « L’accordeur », film autour duquel s’est construit un petit jeu de piste dans les rues de Valence. L’histoire d’un accordeur de piano se faisant passer pour aveugle dans le but d’amadouer ses clients [Un accordeur aveugle ; il ne voit pas, mais il entend bien]. L’homme va de piano en piano, de salon en salon, jusqu’à ce qu’il glisse un jour dans une mare de sang, celle d’un homme tué par sa femme. Mais c’est un aveugle, alors il n’a rien vu. Il se tait. Et il accorde le piano.
Fin du film, on remet les prix. Et là…
Thomas Bidegain, De chair et d’os.
« Le Cinéma, c’est l’art préfé des aveugles…
…parce qu’ils savent toujours vers où regarder » (Godard)
Ce matin aussi, dans la lumière aveuglante d’un soleil enfin printannier, les festivaliers savent tous vers où regarder : le scénariste de Un Prophète et de De Rouille et d’Os nous hypnotise.
Que d’émotions !
Thomas Bidegain ne fait pas dans la comédie.
En tant que scénariste du moins.
Car en master class, l’homme n’est pas seulement jovial, locace et charismatique. Un sarcasme permanent lui colle aux lèvres, à défaut de la plume, pour le plus grand bonheur de son auditoire, rassemblé ce samedi sous le chapiteau du festival.
Synecdoque festivalière: du Comptoir à l’Atelier de Réparation
Rencontre avec Benjamin Dupas, scénariste, concepteur et organisateur de l’Atelier Réparation de l’Espace Bleus.
Un dessein majeur du Festival des Scénaristes, c’est de créer, favoriser et alimenter les rencontres. Que ce soit à travers la ville en elle-même, quand on croise aux détours d’une rue un visage bien connu portant badge – quasi clignotant -, dans la salle où ont lieu les Masters Class, aux terrasses des bars et restaurants partenaires, ou, bien sûr, lors des évènements un peu plus interlopes et néanmoins bondés : les cocktails du soir, où nombreux sont ceux qui cherchent à mettre un point final agréable et convivial à leur journée, avec pourquoi pas suites professionnelles et affinités…
Où est Agnès ?
J’ai beau cherché, c’est pire que Charly. Il me semble la voir partout et pourtant parmi la foule de festivaliers, je ne la trouve jamais. Mais où est donc Agnès ?
Elle a pourtant été là dans le hall du Lux comme en atteste la quatrième de couverture du festival et sa phrase : « Un salut souriant au Lux de Valence de tout mon cœur patate ». Je me dis d’ailleurs que chercher Agnès, c’est un peu comme chercher la pomme de terre en forme de cœur dans la vitrine : on ne l’a voit pas au premier coup d’œil mais un ou deux jours plus tard, on finit par la trouver. Malheureusement, le festival finit demain. Il faut partir glaner des informations.
Agnès est-elle là ? Oui. Non. On ne sais pas trop. La question n’est peut-être pas la bonne. Il faudrait plutôt se demander où serait Agnès si elle était là. La réponse devient alors évidente : Agnès serait (sera ?) sans aucun doute à la brocante cinéma demain dimanche entre 9h et 17h. Mais là coup de théâtre, coup du hasard, coup de fil, un ami m’appelle et me dit qu’Agnès est en face de lui… à la Cinémathèque Française à Paris.
Peu importe, demain, j’irai quand même à la brocante !
Emma
« Créer pour le son, ça touche les tripes »
Déglutitions, bruits de couverts ou d’aliments que l’on tranche. Ce matin, les participants de l’atelier Portrait Sonores ont présenté leurs créations autour du thème du repas.
« Je me suis préparé une soupe et j’ai écouté le cri des légumes. » confie Sophie à propos du point de départ de son film. Ecrire pour le son, c’est en effet partir d’un terrain pour beaucoup nouveau et un peu déroutant. Brigitte, une autre participante, compare d’ailleurs cela à de la danse classique. « Si l’on veut tenter de tourner trois fois sur soi-même, on ne peut le faire que si on opère une bascule de bassin. » La grâce qui découle de ce geste, on la retrouve notamment dans le court-métrage de Sonia « Je n’ai jamais vu de sourd joyeux » qui se penche sur le repas au sein d’un couvent. Si l’on peut reprocher à certains films d’avoir par moment peu tenu compte de l’image dans cet exercice, le film de Sonia, lui, trouve cette alchimie parfaite entre le son et le visuel. On retient notamment un raccord image qui tranche avec la fluidité du son, celui entre un plan du flan blessé du Christ et un autre montrant la scarification du pain en train de lever, faisant ainsi du fils de Dieu « une nourriture céleste » à proprement parler.
…dommage qu’un des spectateurs est cru bon de compléter le bruitage en grignotant bruyamment en pleine projection.
Emma
Hamé, un cinéaste au ras du pavé.
Hamé n’a pas l’air très content d’être là quand on lui demande de répondre aux questions des spectateurs après la projection de son court métrage très réussi de 16 minutes, Ce chemin devant moi. Le regard perdu, il baille, s’étire et parle dans sa barbe. Bien qu’il porte un haut de survêtement orange et bleu, un jean et des baskets, sa carrure imposante comme son indolence, viennent rappeler à la salle qu’ils n’ont pas à faire à un débutant.





