Glory, voyage en Absurdie.

Hier soir avait lieu au Navire la projection de Glory, long-métrage bulgare de Kristina Grozeva et de Petar Valchanov, en présence du co-scénariste, Decho Taralezkhov.
Tsanko, un cantonnier bègue, trouve sur une voie ferrée un monceau de billets de banque. Il la rend au Ministère des transports, qui s’empresse d’en faire un héros. Au cours de la cérémonie, la directrice du service des relations publiques, Julia Staikova, lui prend la montre que lui a laissée son père en héritage, pour lui en offrir une autre en guise de remerciements. Commence alors pour Tsanko un véritable parcours du combattant pour récupérer sa montre, et faire entendre sa voix défaillante.
Interrogé sur la genèse du projet, Taralezkhov nous rappelle qu’il a été commissionné pour réécrire le scénario trois mois avant le tournage, les deux réalisateurs n’en étant pas alors satisfaits. C’est lui qui a eu l’idée de faire de Staikova une femme, et d’étoffer le personnage pour en faire affleurer l’humanité.
Il nous rappelle aussi que c’est d’un fait divers glané dans les médias qu’il est parti pour inventer cette fable kafkaïenne corrosive et affutée sur la bureaucratie, la corruption, et les médias. En choisissant pour héros d’une part un personnage qui ne peut absolument pas faire entendre sa voix et jouer les porte-paroles, et de l’autre une femme à poigne qu’ils ont eu soin d’humaniser, les scénaristes se donnent les moyens d’échapper au manichéisme, et de faire comprendre que pouvoirs et contre-pouvoirs sont les deux revers d’une même médaille. Les spectateurs, qui sont tous restés pour l’entretien avec Taralezkhov après la projection, s’y sont d’ailleurs montrés sensibles. Ils se sont lancés dans des spéculations passionnées sur la morale possible de l’histoire, et sur les motivations de celle que l’on pourrait, à bon compte, qualifier de « méchante » de l’histoire, Julia Staikova. S’en est suivi un débat, dans une langue hybride et collective, faite de bribes de français et d’anglais, sur les origines du mal, que le scénariste a eu l’intelligence de laisser dans une obscurité stimulante pour l’imagination et la réflexion.
L’humour atypique du film, ô combien éloigné des saillies voltairiennes auxquelles on nous a habituées, n’a pas manqué de faire mouche à tous les coups, et, après la projection, de faire parler de lui. La volonté de comédie était là dès le début, nous explique Taralezkhov, mais une certaine partie des gags tient à l’improvisation et à l’urgence. On ne peut qu’admirer encore plus, d’accord en cela avec les autres spectateurs, le caractère diaboliquement maîtrisé du scénario.
Enfin, comme l’un des spectateurs, fin connaisseur de l’Europe et de la société bulgare, a pointé du doigt la justesse de la peinture sociale, Taralezkhov a évoqué la situation du cinéma en Bulgarie : Glory, l’un des films les plus regardés en Bulgarie cette année, n’a fait que 50 000 entrées.

En somme : une projection prenante et surprenante, des débats pleins de ferveur. Au sortir de la salle, nombreux furent les spectateurs à remercier chaudement Taralezkhov pour ce long-métrage, dont vous entendrez peut-être reparler sur ce blog au moment de la remise de l’Encrier de Crystal !